La fin de vie, ou « l’aide à mourir », est un débat épineux qui a toujours fait réagir notre société. On parle aussi, à notre époque, d’euthanasie ou d’assistance au suicide, qui sont des termes plus ou moins violents, selon que l’on ait déjà été confronté à ce cas de conscience. Il y a cent ans, un petit village loirétain, dans le Gâtinais, a vu  ce débat surgir, suite à un fait divers impliquant un couple d’habitants. L’histoire se passe à Triguères, nous sommes au printemps 1925. Une année qui marquera les Triguérois et les Triguéroises.

Carte postale ancienne représentant le bourg de Triguères, un village du Loiret. On y voit la rue principale

Triguères, la rue principale, vers 1915 – collection personnelle

 

Antoine et Berthe, une histoire d’amour née à Lugny, en Saône-et-Loire

Présentations

Antoine LANAUD et Berthe DAMICHEL sont tous les deux originaires du département de la Saône-et-Loire. Antoine est né le samedi 28 mars 1874, en plein après-midi, dans la très jolie ville de Paray-le-Monial, au cœur du Charolais. A cette époque, son père, François LANAUD, trente-cinq ans, y est gendarme à cheval. Sa mère, quant à elle, se prénomme Julie RAOUL et est âgée de vingt-quatre ans.  Berthe, vient au monde deux ans plus tard. C’est une enfant de l’été. Elle nait le jeudi 17 août 1876, en fin d’après-midi, au domicile de ses parents à Lugny. C’est dans cette bourgade de mille trois-cents âmes que Jean-Marie DAMICHEL, bourrelier de vingt-sept ans, et Madeleine MILLER, vingt ans, ont accueilli leur premier enfant.

Un peu plus de soixante-dix kilomètres séparent ces deux êtres. Ils vont pourtant se rencontrer à la fin du XIXe siècle, lorsque la famille LANAUD vient s’installer à Lugny. Lors du recensement d’avril 1896, les LANAUD et les DAMICHEL vivent dans la même maison. Les familles sont donc voisines.

Recensement de 1896 à Lugny, en Saône-et-Loire

Recensement 1896 à Lugny – Archives Départementales de Saône-et-Loire

 

Antoine n’y est pas recensé, car il est en train de terminer son service militaire, pour lequel il s’est engagé volontairement à l’âge de dix-huit ans. Incorporé au 32ème Régiment d’infanterie de Macon. Il y restera quatre ans.

L’amour, le travail, un fils

A son retour à Lugny, il aide son père à la culture des terres familiales, puis épouse sa voisine Berthe, brodeuse, le 28 septembre 1897. Aucun contrat de mariage n’est passé entre Antoine LANAUD et Berthe DAMICHEL. C’est bien l’amour qui va unir les deux lugnisois. Un amour sincère et réciproque.

Trois mois plus tard, Antoine et Berthe quittent le village pour s’installer à Chalon-sur-Saône.  Antoine vient d’entrer comme facteur de deuxième classe stagiaire à la gare, le 1er janvier 1898, pour un traitement annuel de 1200 francs. Il est alors chargé de la manutention des marchandises, des colis et des bagages. C’est une nouvelle aventure professionnelle pour Antoine qui n’avait, jusque-là, connu que le travail agricole des terres de ses parents, après que son père, gendarme, soit mis en retraite.

Le 24 février 1899, le seul et unique enfant du couple vient sceller leur union. Le petit François Louis Gérard vient au monde chez ses grands-parents, à Lugny, alors qu’Antoine et Berthe s’y trouvaient momentanément.

Acte de naissance de François LANAUD, en 1899, à Lugny, en Saône-et-Loire

Acte de naissance de François LANAUD à Lugny en 1899 – Archives Départementales de Saône-et-Loire, cote 5 E 267

 

La famille, au rythme des nominations professionnelles

Antoine continue sa carrière dans le milieu ferroviaire, gravissant un à un les échelons du métier. Après trois années à Chalon, il est nommé à la gare de Méximieux en juin 1900, devenant par la même occasion facteur de première classe suppléant. Par la suite, il est nommé à la gare de Cuisery, en 1907, pour 1800 francs annuels, puis à celle de Clermain, en date du 1er juillet 1914. Son parcours exemplaire lui vaut d’ailleurs d’y être nommé chef de gare. Il y reste pendant huit années, soit jusqu’en 1922.

Carte postale ancienne représentant la gare de Clermain, en Saône-et-Loire

La gare de Clermain, vers 1914 – collection personnelle

A la fin de l’année 1922, Antoine se voit proposer de passer au grade de chef de gare quatrième classe. Pour cela, il lui faut toutefois quitter sa région natale et être affecté ailleurs en France. Son fils, François est maintenant indépendant. Le choix n’appartient donc plus qu’à lui et Berthe, sa tendre épouse. Les amoureux acceptent de partir loin de leurs terres et rejoignent le petit village de Triguères, dans le nord-est du Loiret.

La vie dans le Loiret, à partir de 1923

Une nouvelle aventure à Triguères

Antoine et Berthe LANAUD posent leurs valises à Triguères, le 1er janvier 1923. Ils ont certainement dû y arriver en train. Antoine a donc très rapidement un aperçu de son futur lieu de travail. Le poste de chef de gare de quatrième classe, occupé à compter de cette date par Antoine, implique de faire preuve de rigueur, aussi bien avec ses collaborateurs que dans le respect des horaires, d’avoir le sens du contact envers les usagers du réseau ferroviaire, et de disposer de connaissances techniques pointues en vue de remédier à des pannes mécaniques, en gare, qui pourraient s’avérer fâcheuses.

Carte postale ancienne, représentant l'avenue de la gare, à Triguères, dans le Loiret

Triguères, avenue de la gare, vers 1920 – collection personnelle

Les époux s’installent dans une maison munie d’un étage, à quelques pas de la gare de Triguères. Ce nouveau départ les rapproche encore un peu plus. Leur famille se trouvant à plus de quatre heures de train. Leur fils François, âgé de vingt-cinq ans, est maintenant autonome, et vit de son emploi de mécanicien à Saint-Denis (département de la Seine).

Au fur et à mesure que les mois passent, les époux LANAUD se font connaître dans le village. Berthe est appréciée dans la commune, où elle côtoie régulièrement voisins, connaissances et collègues de son époux. Son sens du travail, sa gentillesse et sa moralité ne font aucun débat. Antoine, quant à lui, sert les Triguerois au quotidien, à la gare. Berthe et Antoine sont aussi admirés pour l’amour qu’ils dégagent l’un envers l’autre. Souvent main dans la main lors de balades, ils prennent autant soin, l’un de l’autre, dans une admiration réciproque.

Un amour mis à l’épreuve

Au printemps 1924, Antoine tombe malade. De quelques symptômes dérangeant, on passe à des douleurs qui l’empêchent de travailler. Les soins prodigués par le docteur BRAUMANN n’ont que peu d’effets. Antoine se trouve diminué dès le mois de septembre 1924. C’est tout un monde qui s’écroule pour la pauvre Berthe, qui ne vit que pour son époux. Elle est bien épaulée par des voisins ou des collègues d’Antoine, pour prendre soin de lui quotidiennement. Mais Berthe a toujours eu l’habitude de partager son quotidien avec son époux, qui n’est maintenant plus que l’ombre de lui-même.

Un homme, triste et malade, sur son fauteuil à bascule. Sa femme semble inquiète. Vers 1920

Le couple face à la maladie – Image générée par Intelligence Artificielle

 

L’hiver 1924 passe. Antoine s’affaiblit de jour en jour, et le docteur n’est pas optimiste quant à ses capacités à recouvrer la santé. François LANAUD, le fils du couple, passe les voir de temps en temps, et voit bien que son père, alité, décline peu à peu. Amaigri, marqué par les douleurs et le manque de sommeil, le pauvre homme n’a plus la force de se lever.

Berthe est désemparée devant la charge de travail que représente la tenue de la maison et les soins quotidiens qu’elle prodigue à son mari, devenu impotent. Moralement, elle accuse le coup. Elle n’arrive plus à contenir ses inquiétudes et son désarroi. Antoine comprend bien la situation, mais se bat et tente de rester positif malgré les douleurs.

« Vivement la caisse… »

Au début du mois de mars 1925, Berthe fait part, à quelques voisins, de sa fatigue et de sa grande lassitude face à cette situation. La pauvre femme ne supporte plus de voir son époux dépérir. Elle en vient même, parfois, à plus se plaindre qu’Antoine, de sa situation.

Antoine, quant à lui, a des hauts et des bas. Il souffre souvent en silence, tout en conservant un discours positif auprès des personnes qui viennent le visiter. De temps en temps, ce sont les idées noires qui prennent le dessus, comme lors d’une discussion avec Mme PLÉ, la cafetière du bourg, à laquelle il aurait dit « vivement la caisse, je ne peux plus parler ».

« Vivement la caisse … » cette phrase, Berthe va également la prononcer, une fois, devant son fils. Comme si la seule issue possible pour le couple se trouvait dans la mort. Elle ne se voit pas vivre sans « son » Antoine, si cher à ses yeux.

Une vieille femme est seule, dans sa cuisine, pensive et inquiète. vers 1920

Se battre l’un pour l’autre. Image générée par Intelligence Artificielle

 

Le drame

Le samedi 14 mars 1925, il neige à Triguères. Les habitants sont calfeutrés chez eux, en attendant des températures plus clémentes. Mme PINARD, une fidèle connaissance des LANAUD, vient depuis quelques jours, passer les nuits auprès de Berthe, pour l’aider à soigner son mari et à faire passer ses crises de douleur. Il arrive aussi qu’Antoine perde la raison, crie et divague de choses qui n’ont ni queue ni tête.  Berthe n’a sans doute plus la force de supporter cela.

La femme PINARD est en avance

Ce 14 mars, il est environ 19h30 quand Françoise PINARD arrive chez le couple LANAUD. A cause de la neige, elle est un peu en avance. Elle a préféré quitter  un peu plus tôt le château de Courtoiseau, où elle est employée à la journée comme ménagère. Elle frappe à la porte d’entrée. Plusieurs fois. Elle attend dans le froid, mais personne ne lui ouvre. La porte est verrouillée de l’intérieur. Soudain, elle semble entendre des râles, à la fenêtre de l’étage de la maison. Inquiète, elle court chercher de l’aide au café du village, tenu par la veuve PLÉ.

Le chateau de Courtoiseau, demeure bourgeoise dans le village de Triguères, dans le Loiret

Le Chateau de Courtoiseau, à Triguères – collection personnelle

De retour devant la maison des LANAUD, plus de bruit. La clé est bien visible dans la serrure de la porte. Il n’y a pas d’autre moyen, pour entrer, que de casser un carreau. Ce que fait le fils PLÉ. Françoise PINARD connait la maison, et monte directement dans la chambre de Berthe et Antoine, à l’étage. Une odeur âcre de charbon envahit la maison, c’est irrespirable. Elle trouve les époux, chacun allongé dans un lit, inanimés. Un réchaud de lessiveuse, rempli de charbon, est posé au pied du lit du malade.

L’intervention des voisins

Robert PLÉ et Marcel MAILLARD, se chargent de jeter le réchaud incandescent dans la cour. Puis ils tentent, avec Françoise PINARD, de secourir leurs voisins.  Malheureusement, il est trop tard : Antoine LANAUD a succombé aux inhalations toxiques.  Berthe, quant à elle, survit à cette asphyxie, à quelques minutes près,  grâce aux gestes héroïques des voisins. Le médecin de famille, le docteur BRAUMANN, arrivé de Chateaurenard, ne peut que constater le décès du chef de gare. Il prodigue les soins à la désormais veuve LANAUD. Elle est rapidement hors de danger. Les trois voisins, sont choqués par ce qu’il vient de se passer. En descendant au rez-de-chaussée de la maison, ils trouvent sur la table de la cuisine, une lettre, adressée à François, le fils d’Antoine et Berthe. Rapidement, le doute n’est plus permis, cet incident n’a rien d’accidentel.

Plan de la chambre des époux LANAUD - Dossier provenant des Assises du Loiret

Plan de la chambre des Lanaud – Source : Archives Départementales du Loiret

Il est 20h45, François arrive à la gare de Triguères, pour passer deux jours avec ses parents. Il est accueilli par Marcel MAILLARD, facteur de gare, qui l’informe du drame et lui remet la lettre écrite par Berthe.

Le petit village de Triguères est sous le choc. L’annonce de la mort d’Antoine LANAUD, que tout le monde savait souffrant, est accueillie avec tristesse par la communauté. Le chef de gare n’est plus.

 

La seconde partie de cet article sera publiée le 14 mars 2025, anniversaire des cent ans de ce drame.

 

Cet article est rédigé dans le cadre des ateliers blog de CLG Formation-Recherches. Le thème du mois de janvier est : « une année en 25».

Le dossier du procès DAMICHEL aux Assises est disponible aux Archives Départementales du Loiret, sous la cote 2U/22698.

 

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