La sépulture de Philomène BOUSSAROQUE
Récemment, je suis allé visiter le cimetière de Douchy, dans l’est du Loiret. Situé dans un lieu plutôt escarpé et entouré d’arbres, il ne ressemble pas aux cimetières habituels, de notre région.
Lors de cette visite, j’y ai trouvé une tombe particulière. Un modèle que l’on ne rencontre pas souvent. Il s’agit de la sépulture d’une femme, Philomène BOUSSAROQUE, née en 1856 et décédée en 1914.
La sépulture n’a pas de pierre tombale, mais uniquement un encadrement en béton, dans lequel ont été déposés un lit d’éclats de marbre ainsi que des fleurs en céramique. Toute l’originalité de ce monument se trouve dans la stèle, taillée entièrement dans la pierre. Plusieurs symboliques de l’art funéraire y sont représentées :
- La croix, qui symbolise à la fois la mort et le chemin du défunt vers l’au-delà. Celle-ci, gravée dans la pierre, imite la texture du bois.
- La roche, sur laquelle est posée la croix, représente le Golgotha (aussi appelé Calvaire). Il s’agirait, d’après les Evangiles, du lieu où aurait été crucifié Jésus.
- La couronne mortuaire, souvent naturelle et représentée sous forme de branchages, de fleurs ou de feuilles, représente quant à elle le cercle de la vie éternelle
- Le parchemin, qui recouvre la face avant de la roche, indique des informations sur la défunte. Il n’a pas de symbolique particulière, mais est souvent utilisée sur un monument funéraire pour y graver des noms et des hommages.
Des vallons cantaliens aux plaines du Gâtinais
En quelques lignes, voici l’histoire de Philomène BOUSSAROQUE, qui repose sous ce monument depuis plus de cent-dix ans.
Le Cantal, sa terre d’origine
Philomène vient au monde le 17 septembre 1856, dans le petit village de Saint-Constant, dans le Cantal. Elle est la fille de Laurent BOUSSAROQUE, cultivateur et de Marie FEYT son épouse.
À l’âge de vingt-trois ans, elle traverse tout le département du cantal, pour se marier avec Jacques ROCHE, dans la commune de Laveissière, près de Murat. Le mariage entre les deux jeunes domestiques de vingt et vingt-et-un ans a lieu le 25 octobre 1876.
Le couple a deux garçons :
- Jean ROCHE, né le 25 octobre 1880 à Murat, le jour des quatre ans de mariage de ses parents.
- Etienne ROCHE, né le 21 novembre 1882 à La Chapelle-d’Alagnon, un village tout proche de Murat.
La famille s’installe dans le Loiret, pour une vie meilleure ?
Entre 1882 et 1887, Philomène et son mari gagnent le Loiret, et la région de Montargis. Puis Jacques ROCHE, devenu laitier, décède à Paris le 15 février 1888, à l’âge de trente-trois ans. La cantalienne reste vivre dans le Loiret, avec ses deux garçons. Elle semble s’être maintenant tournée vers le métier de la restauration, puisqu’on la retrouve plusieurs fois en tant que serveuse et cuisinière, dans les documents d’archives.
Six ans après la perte de son époux, elle se remarie à Montargis, le 21 novembre 1894. En secondes noces, elle épouse Gustave POISSON, un cuisinier domicilié à Montargis, mais originaire de Corbeilles. Cet homme a onze ans de moins qu’elle. Ils passent ensemble un contrat de mariage devant Me MUZARD, à Douchy, et choisissent le régime de la communauté réduite aux acquêts : ils ont donc des biens propres et des biens en commun.
Leur projet commun d’exploiter un hôtel à Douchy vole très vide en éclats : Gustave est retrouvé mort, dans la nuit du 28 février au 1er mars 1895, au domicile familial. Philomène, qui espérait un nouveau départ, perd de nouveau son époux, trois mois après son second mariage.
La serveuse, devenue cuisinière, puis maître d’hôtel
À la charge des deux adolescents, Jean, âgé de quinze ans et Etienne, âgé de treize, s’ajoute son emploi de maitre d’hôtel à Douchy, dont elle détient toujours le fonds de commerce.
En 1896, Philomène BOUSSAROQUE est recensée avec son fils cadet, Etienne, alors âgé de treize ans. Le fils aîné a très certainement été placé en apprentissage. La mère de famille est toujours maître d’hôtel, dans le bourg de Douchy.
Un troisième mariage, promesse d’une vie plus stable
Charles JOIGNEAU, époux en troisième noce
L’année suivante, Philomène fait la rencontre Charles JOIGNEAU et l’épouse. Le mariage a lieu à la mairie de Douchy, le 12 juillet 1897. L’homme, un cultivateur, est originaire du village de Saint-Loup-de-Gonois, qui a depuis été rattachée à la commune de La-Selle-sur-le-Bied. Il est alors âgé de trente ans, elle en a quarante-et-un.
Un contrat est passé chez le notaire MUZARD de Douchy deux mois plus tôt, le 11 mai 1897. Chacun apporte une dot, avec du côté de l’époux, une propriété situé au Perthuis, commune de Ferrières, comprenant divers bâtiments, habitation, cour, jardin, des terres, des plantations, des bois. Philomène, quant à elle, apporte le fonds de commerce d’hôtellerie et café qu’elle exploite à Douchy, ainsi qu’une créance de deux mille francs, tenue d’un ancien fermier du village.
Le couple semble ne pas avoir eu d’enfants.
Les enfants quittent le foyer, l’hôtel est exploité
Les deux garçons du premier lit, Jean et Etienne, effectuent leur service militaire, respectivement en 1901 et 1903. Jean travaille en tant qu’ouvrier boulanger à Paris, alors qu’Etienne est cuisinier, également dans la capitale.
Lors du recensement de 1906, Charles et Philomène exploitent toujours l’hôtel café du bourg. Il est dit cafetier, elle est dite aubergiste. Un pensionnaire vit avec eux, Joseph LEFFTZ ; il est dit chiffonnier.
Le couple est photographié devant leur commerce, le « Café Joigneau », ou bien encore appelé « l’Hôtel du Cheval Blanc » au début du XXe siècle. On peut supposer que Charles JOIGNEAU est l’homme sur la carte postale. Quant à Philomène, elle est peut-être la femme toute vêtue d’une robe noire, tenue plus propice pour la gérante d’établissement qu’elle est devenue.
Le recensement de 1911 n’étant pas disponible pour la commune de Douchy, je ne suis pas en mesure de vous en dire plus sur la vie de Philomène.
Philomène quitte ce monde, ses enfants la rejoignent
Comme indiqué sur sa sépulture, Philomène BOUSSAROQUE décède le lundi 27 avril 1914 à Douchy, à son domicile.
Le 2 août 1914, ses deux fils partent défendre leur patrie. Ils ne rentreront jamais à la maison. Jean, fraîchement marié, est tué à l’ennemi à Vitry-le-François (Marne) le 16 septembre 1914. Le cadet, Etienne, est également tué sur le champ de bataille, le 25 septembre 1915 à Massiges (Marne).
Leur nom à tous les deux figurent sur le Monuments-aux-Morts du village de Douchy, situé le long de la rue du Gâtinais. Du haut de cette colonne, ils veillent sur leur mère, qui repose dans sa tombe qui, comme vous l’avez vue, est assez particulière.













Tres interressant