Bonjour,
Je m’appelle Alfred. Je ne suis plus de ce monde depuis plus d’un siècle. J’ai disparu, comme tant d’autres hommes, sous les fracas des bombes et le tranchant des baïonnettes.
Je vais vous raconter ma vie, mon parcours. Bien qu’il soit court, il mérite de ne pas être oublié.
Mes premières années de vie
Ma naissance à Trainou
Je suis venu au monde à Trainou, un petit village en lisière de forêt, le jeudi 16 décembre 1886 en fin de matinée. Ma maman, Armance SOUCHET, est la première à me prendre dans ses bras ce jour-là. Mon papa, Alfred Désiré BOMBRAULT, est présent également lors de ma naissance. Je suis le premier enfant de la famille. Mes parents décident de m’attribuer les deux prénoms de mon père. Mais tout le monde m’appelle Alfred.
Peu avant la tombée de la nuit, papa me prend dans ses bras et marche en direction du bourg. Il fait froid, très froid. Il n’est pas peu fier de présenter son premier fils à monsieur François ARCHENAULT, le maire de Trainou ! Ce dernier rédige mon acte de naissance. Papa signe le document.
Une enfance à Rebréchien
Je n’ai pas le temps d’entrer à l’école de Traînou, que mes parents déménagent à Rebréchien. Nous sommes en novembre 1892. Papa s’installe dans sa nouvelle charcuterie à côté de celle de monsieur HURET, à la sortie du bourg. Nous habitions un peu plus haut, en allant sur Chanteau.
Contrairement à mes copains qui avaient leurs parents cultivateurs ou fermiers, mon père n’avait pas vraiment besoin de mon aide à la charcuterie. D’ailleurs, je n’aimais pas trop le voir tuer la cochonnaille. Mes mains sur les oreilles, je m’éloignais chaque fois qu’un goret passait sous la lame de ses couteaux.
Ainsi j’ai plutôt fait preuve d’assiduité à l’école. Maman y tenait énormément. Mon avenir semblait tout tracé : travailler à la charcuterie familiale.
Le 1er février 1895, c’est la naissance de ma petite sœur, que mes parents ont décidé d’appeler Rosa Henriette. Je n’ai jamais su s’il s’agissait d’une blague de charcutier, ou s’ils appréciaient réellement ce prénom. Malheureusement, elle décède à l’âge de trois mois. J’en garde peu de souvenir, si ce n’est les larmes de maman, qui ont coulé durant des semaines. Elle est inhumée dans le cimetière du village, le long du mur qui donne sur la route de Loury.
Mon adolescence au travail
Dès l’âge de treize ans, je quitte l’école pour me former à un métier. Et devant l’insistance des parents quant à la voie à suivre, je choisis…. la charcuterie.
Manier le couteau, tuer le cochon, préparer les salaisons ou cuire le pâté : tout cela n’a rapidement plus eu de secrets pour moi. J’ai assez vite été opérationnel pour assister mon père dans le commerce familial. Il ne me manquait que du muscle, pour tirer et trainer des bêtes dépassant régulièrement les deux cents kilogrammes !
Après le décès de mamie, Papy Théo, le père de maman, est venu vivre avec nous quelques temps. Tout le monde l’appelle Théo, mais son vrai nom est Denis Théophrase SOUCHET. J’ai quatorze ans quand un agent passe à la maison pour nous recenser.
Je suis resté à Rebréchien, pour travailler avec papa, jusqu’à mon départ pour le service militaire, à l’automne 1907.
Le service militaire
Mon nom est cité lors du recensement militaire à Rebréchien. J’ai vingt ans, et comme mes copains rebriocastinois, je suis appelé pour le service. J’ai de bonnes capacités physiques, et je sais faire à manger. Accessoirement, je sais aussi manier un couteau et tuer. Que faut-il de plus pour faire une bonne recrue ?
Je suis bon pour le service. J’intègre alors le 4ème régiment de chasseurs à cheval, en casernement à Epinal.
Nous sommes le 1er octobre 1907. Hier j’étais charcutier dans mon village de Beauce. Aujourd’hui, je suis un cavalier de seconde classe, dans les Vosges. Le changement est rude. J’en prends pour deux ans. J’ai tout à apprendre.
En à peine un an, je passe au grade de soldat 1ère classe, puis brigadier. C’est une petite fierté pour moi.
1911 – 1914: accumulation de mauvaises nouvelles
Après vingt-quatre mois à Epinal, je rentre en train à Rebréchien. Nous sommes le 25 septembre 1909. Papa est ravi de pouvoir de nouveau compter sur mon aide, non plus à la charcuterie, mais à la culture des terres qu’il possède.
Papa quitte le métier
Au cours de l’année 1909, papa a dû fermer définitivement les portes de son établissement. La concurrence de la boucherie-charcuterie HURET, juste à côté, a eu raison du commerce familial. Heureusement, la culture aide à subvenir à nos besoins.
La vigne nous est alors indispensable pour vivre. Papa avait acheté, depuis 1902, plusieurs parcelles de pré, de terres et de vignes à Rebréchien. Elles étaient éparpillées un peu partout dans le village : à La Courtillère, aux Cognaux, au Grand Champ, au Pré Bouché et à La Terrasse.
Ne pouvant pas me résoudre à vivre uniquement de la culture de la terre, je tente ma chance et ouvre une boucherie-charcuterie à Donnery, en 1910.
Je tente ma chance à Donnery
Puis je me marie à l’aube de mes vingt-cinq ans, avec une jeune bellegardoise, Madeleine CAILLARD. Le mariage a lieu à Bellegarde le 23 septembre 1911. Elle exerçait le métier de couturière, tout comme sa mère Marie Louise BLANCHET, alors que son père, Arcène était facteur rural.
Rapidement, je dois fermer mon commerce. Endetté, je m’y prends de la mauvaise manière, ce qui me vaut quelques ennuis avec la municipalité de Donnery et la justice. La liquidation judiciaire est actée par le Tribunal de Commerce d’Orléans le 27 janvier 1912.
Parallèlement à cette affaire, l’entente avec Madeleine n’est pas toujours facile. Peut-on parler de mariage heureux lorsque l’on divorce à peine trois ans plus tard ? Je ne sais toujours pas répondre à cette question.
Le 1er avril 1914, le divorce est prononcé par le tribunal civil d’Orléans. Et le 2 août 1914, je suis mobilisé pour défendre mon pays, ma patrie, contre l’Allemagne.
En l’espace de deux années, mon commerce a fait faillite, mon mariage n’a pas tenu, et mon pays m’envoie au front pour combattre l’ennemi. Quand je vous dis que je traversais une bien mauvaise passe, on a rarement fait pire.
Cette guerre devait être rapidement pliée. Nous n’avions qu’à repousser les boches hors de nos frontières. « Quelques mois », tout au plus, et je serai de retour à la maison.
La guerre
Je prends le train pour Vendôme, où je pars rejoindre le 20e Régiment de Chasseurs à cheval. Je connais déjà cette caserne pour y avoir fait des périodes d’exercices militaires en octobre 1912 et février 1914. J’arrive au corps le jeudi 6 août 1914.
Je change plusieurs fois de régiments durant ce conflit.
1915
Ainsi, après d’âpres combats dans les Flandres au sein du 20e Chasseurs, l’Armée m’envoie en Afrique. Je n’aurais jamais pu, en tant que civil, imaginer un tel voyage. J’embarque alors pour le 5e bataillon d’Infanterie Légère d’Afrique (5e BILA), stationné à Gabès, en Tunisie. Le débarquement a lieu le 12 avril 1915.
Je reste en Tunisie pendant un an. L’armée me renvoie de nouveau en France. Les pertes humaines et le remaniement des bataillons et régiments oblige l’Etat-Major à constamment déplacer et réaffecter des troupes.
1916
Le 13 avril 1916, je rejoins les rangs du 113e régiment d’Infanterie. J’y passe trois mois à combattre dans la région de l’Argonne, à l’Ouest de Verdun. Ces combats ne donnent pas plus de défaites que de victoires. On grappille difficilement quelques positions pour les perdre le lendemain. On perd aussi des hommes. Beaucoup. Beaucoup trop. Les mines font des dégâts considérables. Mon sang-froid est parfois mis à rude épreuve.
Nouveau changement de régiment pour moi, le 25 juillet 1916. Exit le 113e, je rejoins le 209e d’Infanterie, qui a besoin de regarnir ses rangs, et de mettre ses troupes au repos dans un secteur plus calme, la Champagne. J’y reste pour cinq mois.
1917
Le 17 janvier 1917, je suis envoyé dans le 150e régiment d’infanterie, avant une nouvelle affectation, deux semaines plus tard, vers le 161e. Ce changement de régiment sera mon dernier.
Le 20 septembre 1917, alors que les combats font rage dans le secteur de Troussoncourt (Marne), l’air se couvre d’un voile jaunâtre, il devient piquant et âcre. Le masque n’est pas confortable, je peine à reprendre ma respiration. Mon nez et ma gorge me brûlent. Puis la tête me tourne, et je n’arrive plus à poser un pied devant l’autre. Je m’appuie sur un copain pour quitter ces baraquements. J’apprends plus tard que l’ennemi a utilisé une nouvelle arme chimique, l’ypérite, et que mon masque n’était pas adapté. Je suis retrouvé au sol, suite à une offensive, et trainé à l’arrière, dans une zone plus sûre. Intoxiqué, je passe plus de six semaines loin des combats, pour des soins et du repos.
Mes capacités physiques étant quelques peu diminuées, je ne peux pas retourner au combat de suite. Je deviens donc momentanément instructeur, au CID, le Centre d’Instruction Divisionnaire, le 12 novembre 1917.
Ma disparition
L’enfer du champ de bataille
Le 14 juillet 1918, notre régiment est posté à plusieurs endroits stratégiques autour de La-Neuville-aux-Larris, dans la Marne. La compagnie de réserve, à laquelle j’appartiens, est postée en attente d’une attaque allemande. Le 15, à minuit pile, nous croulons sous une avalanche d’obus. Un bombardement infernal qui balaye plusieurs kilomètres de ligne de front. Les villages, les routes, les pistes, les boyaux, toute la zone est touchée. C’est l’enfer sur terre.
Est-ce un tir ennemi qui m’a touché ? Ai-je été tué par un obus ? A quelle profondeur se trouve mon cadavre ? Aucune idée. Ce que je sais, c’est que je suis porté disparu ce jour-là, pendant les combats du 15 juillet 1918, tout près de La-Neuville-aux-Larris, à environ vingt-cinq kilomètres au sud-ouest de Reims.
Des recherches sont lancées, pour me retrouver, sans succès. Je suis donc présumé prisonnier pendant près d’un an. Finalement, cette disparition s’explique au début du mois d’Octobre 1919. Ma dépouille est retrouvée sur le champ de bataille, celui où mes copains de régiment m’ont vu pour la dernière fois.
Mon inhumation officielle
Je suis ré-inhumé le 7 octobre 1919, dans le cimetière militaire de La-Neuville-aux-Larris. On m’attribue la tombe n°53, dans ce cimetière qui a accueilli les dépouilles de 98 soldats britanniques 42 soldats allemands et 136 autres soldats français.
Mes parents, que j’imagine très tristes, ont fait agrandir la tombe familiale au cimetière de Rebréchien, dans laquelle ma petite sœur Rosa est inhumée. Je n’y serai jamais enterré, mais une plaque nominative a été ajoutée, en ma mémoire. Mes parents nous rejoignent des années plus tard (papa décède en 1928, maman le rejoint en 1951).
Quelques années plus tard, il est décidé que ce cimetière sera dédié aux troupes britanniques. Les dépouilles des soldats français et allemands sont donc dispersées dans d’autres nécropoles militaires de la région. Voici mon dernier voyage : on transporte mes restes mortuaires sur douze kilomètres, jusqu’à la nécropole nationale « Prieuré de Binson », à Chatillon-sur-Marne. J’y suis inhumé, au même titre que des centaines d’autres soldats. Une petite plaque nominative est posée sur ma croix. Ironie du sort, très peu de monde m’a appelé Désiré au cours de ma vie ! Quand à mon nom, il y a un E en trop…Une belle reconnaissance.
Je suis Alfred BOMBRAULT, charcutier à Rebréchien, Mort pour la France.

Tombe d’Alfred Désiré BOMBRAULT à la Nécropole nationale le Prieuré de Binson – Source : Sauvons nos tombes (popineau51)
Ma (seconde) disparition
Une tombe qui s’effrite, un souvenir qui disparait
La sépulture familiale existe toujours, dans le cimetière communal de Rebréchien. Cependant, il n’y a plus personne pour s’en occuper. Je n’ai pas d’enfants, neveux ou descendants qui pourraient prendre soin de notre tombe. Le monument s’effrite, inexorablement, de jour en jour. Cela en devient même dangereux.
Bénéficiant déjà d’une sépulture officielle dans la nécropole militaire de Chatillon-sur-Marne, le Souvenir Français ne peut, en parallèle, intervenir pour la réfection du monument.
La technologie au service du souvenir
Un jour, cette tombe familiale disparaitra, c’est certain. Et c’est bien normal, malheureusement. Le temps fait son œuvre, à la fois sur la sépulture, mais aussi sur les souvenirs laissées par la famille BOMBRAULT à Rebréchien.
Un jour, il y a plus de vingt ans, monsieur Remco IMMERZEEL, un passionné d’histoire, a pris une photo de ma tombe, avant que le médaillon ne s’effrite, tombe et se casse en morceaux. Quelle chance pour moi ! Cela permet d’exister encore un peu auprès de vous et de faire perdurer le souvenir de mon passage dans ce monde.
Deux médailles me sont remises à titre posthume. Elles figurent d’ailleurs sur la plaque nominative au cimetière. La Croix de Guerre, avec étoile de bronze, m’a été décernée pour ma participation à la Première Guerre mondiale et le courage donc j’ai fait preuve. L’étoile de bronze correspond à la citation à l’ordre que j’ai reçue le 19 septembre 1917.
La Médaille Militaire (à droite), a été remise à près de 950.000 soldats français, presque exclusivement à titre posthume. Cette médaille m’a été décernée pour mes actes de courage, et pour avoir été blessé au combat.
Voici ma vie, faite de disparitions. Disparition de la charcuterie familiale, auquel je tenais tant. Disparation de mon mariage, qui s’est soldé par un divorce. Puis vient le temps de ma disparition, sur le champs de bataille, avant que mon souvenir ne soit quant à lui bientôt éteint dans le cimetière de mon village d’enfance. Cet article a pour but tout l’inverse: garder une trace de mon parcours de vie.
Cet article est rédigé dans le cadre des ateliers blog de CLG Formation-Recherches. Le thème du mois de juin est : « un disparu».




















Quelle histoire! Un récit particulièrement émouvant. C’est une magnifique idée de l’avoir raconté à la première personne. Je comprends ta tristesse de voir disparaître des tombes, toi qui, comme moi, chercher à faire revivre les petites gens du passé. Mais tu as par cet article superbement ravivé le souvenir de leur existence. Bravo David!
Merci Charles-Emmanuel!
Bravo pour cet article.
C’est une riche idée que d’avoir raconté l’histoire d’Alfred BOMBRAULT.
Malgré toutes ces disparitions subies, il laisse ainsi une trace dans le temps 😉